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Bouba (1)
jeudi 21 janvier 2010

Bouba trouva son premier vélo dans une poubelle. Il manquait le guidon, mais tout le reste était là. Poussiéreux, mais là.

Tout d’abord il se dit : « Jeté ? Çà ? ... » Et puis il sentit que le ciel le regardait, qu’entre les pavés, les interstices attendaient de lui une réaction. Après avoir rougi un bref instant, il s’empara du vélo et disparut dans la nuit.

Sans son guidon, un vélo est ivre. Il ne sait plus ce qu’il fait, où il va, ni grand-chose d’autre. Aussi Bouba tenait-il la roue avant soulevée. Le reste suivait assez bien, encore qu’un peu en biais. Bouba serrait peut-être un peu fort le métal aux fuyantes articulations. Il faut dire que cela était totalement nouveau pour lui.

Arrivé chez lui, Bouba appuya le vélo contre le mur du l’hangar, vis à vis de sa tente iglou. De la tente, il ne voyait plus que le vélo. Cette extase dura cinq jours.

Bouba jouissait d’un pôle nord privé par quarante-trois degrés de latitude. Il y vivait à peu près comme les mouettes ou les pingouins. Sauf qu’il était la seule mouette ou le seul pingouin de son pôle, n’offrant prise à nulle concurrence. Depuis plus loin que sa mémoire avait jamais envie d’aller, les environs de son pôle avaient été colonisés par des extraterrestres dont les molécules tellement diluées de vitesse paraissaient des éclairs de fumée colorée. Ça se passait sur la route, devant.

Ceux qui pâtissaient le plus de l’occupation extraterrestre étaient les hérissons.

Une fois, Bouba avait tenté une médiation, mais il s’avéra que ni les hérissons, ni les extraterrestres ne le comprenaient vraiment.

En plus, il rougissait très facilement.

Évidemment, les vélos étaient de nature extraterrestre, mais quelque part, leur structure semblait pouvoir s’adapter à la calotte polaire. Les extraterrestres à vélo étaient plutôt moins dilués que les autres. Ils arrivaient même parfois à faire de l’échange thermique distancié. Curieusement, ils soulignaient la calorifugation oculaire d’une élongation buccale qui tendait à en distraire l’effet.

Les hérissons, eux, échangeaient depuis l’intérieur de l’intérieur des yeux. Mais c’était pas souvent. Ils n’étaient pas hérissons pour rien. Et puis, résultat de se méfier de tout... On le voyait bien, le résultat, pauvres hérissons !

Après cinq jours d’extase, Bouba fit un tour de ville des poubelles et trouva un vélo sans roue arrière. Il le ramena chez lui dans la matinée. L’extase fut assez courte.

En milieu d’après-midi, il tenta de transvaser le guidon du second vélo dans le premier. Le guidon était accroché très fort, impossible de l’arracher. D’ailleurs, vu comme un vélo tenait à son guidon, il devenait douteux que celui qui avait recraché le sien en acceptât jamais un autre.

Bouba laissa les vélos contre le mur en les entrencastrant le plus langoureusement possible, les roues avant tendrement accolées, leurs phares affectant un air distrait extrêmement convenu.

_Voilà, ici personne vous fera de mal. Si vous faites peur à un hérisson, faut pas vous en faire. Ils ont peur de vraiment beaucoup de choses. Ne bougez pas et essayez de dégager de la chaleur, c’est tout.

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