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Les aventures de Bouba

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Bouba trouva son premier vélo dans une poubelle. Il manquait le guidon, mais tout le reste était là. Poussiéreux, mais là.

Tout d’abord il se dit : « Jeté ? Çà ? ... » Et puis il sentit que le ciel le regardait, qu’entre les pavés, les interstices attendaient de lui une réaction. Après avoir rougi un bref instant, il s’empara du vélo et disparut dans la nuit.

Sans son guidon, un vélo est ivre. Il ne sait plus ce qu’il fait, où il va, ni grand-chose d’autre. Aussi Bouba tenait-il la roue avant soulevée. Le reste suivait assez bien, encore qu’un peu en biais. Bouba serrait peut-être un peu fort le métal aux fuyantes articulations. Il faut dire que cela était totalement nouveau pour lui.

Arrivé chez lui, Bouba appuya le vélo contre le mur du l’hangar, vis à vis de sa tente iglou. De la tente, il ne voyait plus que le vélo. Cette extase dura cinq jours.

Bouba jouissait d’un pôle nord privé par quarante-trois degrés de latitude. Il y vivait à peu près comme les mouettes ou les pingouins. Sauf qu’il était la seule mouette ou le seul pingouin de son pôle, n’offrant prise à nulle concurrence. Depuis plus loin que sa mémoire avait jamais envie d’aller, les environs de son pôle avaient été colonisés par des extraterrestres dont les molécules tellement diluées de vitesse paraissaient des éclairs de fumée colorée. Ça se passait sur la route, devant.

Ceux qui pâtissaient le plus de l’occupation extraterrestre étaient les hérissons.

Une fois, Bouba avait tenté une médiation, mais il s’avéra que ni les hérissons, ni les extraterrestres ne le comprenaient vraiment.

En plus, il rougissait très facilement.

Évidemment, les vélos étaient de nature extraterrestre, mais quelque part, leur structure semblait pouvoir s’adapter à la calotte polaire. Les extraterrestres à vélo étaient plutôt moins dilués que les autres. Ils arrivaient même parfois à faire de l’échange thermique distancié. Curieusement, ils soulignaient la calorifugation oculaire d’une élongation buccale qui tendait à en distraire l’effet.

Les hérissons, eux, échangeaient depuis l’intérieur de l’intérieur des yeux. Mais c’était pas souvent. Ils n’étaient pas hérissons pour rien. Et puis, résultat de se méfier de tout... On le voyait bien, le résultat, pauvres hérissons !

Après cinq jours d’extase, Bouba fit un tour de ville des poubelles et trouva un vélo sans roue arrière. Il le ramena chez lui dans la matinée. L’extase fut assez courte.

En milieu d’après-midi, il tenta de transvaser le guidon du second vélo dans le premier. Le guidon était accroché très fort, impossible de l’arracher. D’ailleurs, vu comme un vélo tenait à son guidon, il devenait douteux que celui qui avait recraché le sien en acceptât jamais un autre.

Bouba laissa les vélos contre le mur en les entrencastrant le plus langoureusement possible, les roues avant tendrement accolées, leurs phares affectant un air distrait extrêmement convenu.

_Voilà, ici personne vous fera de mal. Si vous faites peur à un hérisson, faut pas vous en faire. Ils ont peur de vraiment beaucoup de choses. Ne bougez pas et essayez de dégager de la chaleur, c’est tout.

Les jours suivants, Bouba continua la collecte des vélos estropiés. Ainsi, il se trouva assez rapidement à la tête d’une petite armée, un troupeau, plutôt, de ferraille très affectueuse, mais absolument pas portante du tout. Ni bien, ni mal... Non, pas portante du tout. Quelques sonnettes tintaient, il pouvait faire luire un court instant un phare ou deux en faisant tourner la roue à la main, voilà tout. Il continuait, pourtant, et bon an, mal an, les jours où il ne ramenait rien étaient rares. Cette prodigalité de la providence ne l’étonnait pas du tout. Il accumulait passionnément les cycles de tous ordres, de toutes tailles.

Dieu, lui, était enchanté de leur entreprise commune et passait son temps fourré à l’hangar en contemplation aimante de cette sympathique cohue silencieuse.

Les hérissons qui voyaient là leurs craintes amoindries, immobilisées, étaient aussi assez pour. Et pourtant...

Un jour, Dieu ne put plus négliger de sentir poindre chez Bouba la formulation de son désir. Pas qu’il aimât vraiment jouer les accoucheuses, mais il commençait à se sentir bouchon. Aussi l’entreprit-il : « Sont-elles belles, hein ? » Bouba répondit en traînant les pieds :

_Elles sont mignonnes, oui, elles sont jolies... Mais c’est du souci...

_Quel souci, Bouba ? Sous l’hangar tout le monde est à l’abri, et il y a encore beaucoup de place !... ?

_C’est du souci, que moi je les ai portées toutes, et que elles, aucune ne m’a jamais porté... Pourtant, elles s’appellent des bicyclettes... »

Un long frisson glacial de douleur dignitaire sillonna l’hangar et Dieu qui un temps avait cru trouver l’Endroit eut un long et profond soupir. Il se gratta la tête. Ses objections furent de pure forme. Il sentait bien le sol commencer à s’incliner sous ses pas, cette texture savonneuse lui rappelant une part de lui-même désagréablement facétieuse.

_Mais enfin, Bouba, elles ne sont des bicyclettes que dans l’hyperespace des colons... Ici elles sont arrivées et ont gagné la pure joie d’être... Tu les regroupes, tu les mets à l’abri, et maintenant tu les reproches, les pauvres... »

Un relent de langueur émue plana sur les vieux chromes et les taches de rouille. Tout cela se serait généreusement laissé engluer dans cette grasse gélatine d’apitoiement sur soi si le divin n’avait gaffé : « Elles sont bien mieux ici que sur les routes... » Bouba, un instant crut avoir ramassé des motos, tant leurs dénégations furent virulentes. D’un coup, toutes voulaient emmener Bouba au bout du monde, malgré toutes les incapacités de la terre concentrées là, à ce moment. Dieu haussa les épaules et dit : « Bien, j’enverrai quelqu’un. »

 

L’étranger ne cessait de se tourner, l’air puissamment effaré vers la masse du troupeau. Elles avaient parfaitement senti leur Messie. L’hangar entier était stupéfait. La bicyclette de l’étranger était appuyée contre la porte, étincelante dans le contre jour, bardée d’un paquetage sobre et puissant. Tout en elle attestait les tours du monde et qu’elle savait compter jusqu’à plus de mille, jusqu’à quand on compte plus. En gros, c’était le Vélo. Devant la bousculade curieuse des questions de ses consoeurs éclopées, le tourdumondiste fit de ses voyages un nuage compact qu’elles purent contempler à loisir, en bloc ou dans ses moindres détails. Cela se fit en silence. Elles firent un nuage commun de leurs accidents et de leurs curieuses trajectoires...

Bouba avait des oursins et des algues de mer, du fenouil de terre, des nouilles et un poisson extraterrestres. L’étranger avait du pain qui semblait extraterrestre, mais Bouba qui avait de la délicatesse sentait bien que la notion d’extraterrestralité ne devait pas être débattue à ce moment là même. Aussi laissait-il venir les choses dans la conversation comme les fleurs dans un champ. D’ailleurs, le moment baignait assez confortablement dans de la bienveillance divine.

L’étranger fit le feu pendant que Bouba allait à la mer donner une chance au poisson qui préféra la gamelle en ne s’échappant pas. Sa toilette funéraire faite, il s’unit au fenouil en court-bouillon, participant ainsi à l’union de Bouba et de l’étranger. L’étranger s’appela Marcel, devenant ainsi invité surprise sur la calotte polaire décalée. Bouba continua de s’appeler Bouba. « Marcel » sonnait assez extraterrestre. Du moins celui là avait-il des manières et du sens. De la pratique, aussi, au vu de son vélo et au vu de son parcours, de la superbe. Il avait une tente iglou aussi. Peut-être venait-il de l’autre pôle...

Bouba lui narra ses infortunes, et que ses bicyclettes refusaient catégoriquement de se prêter leurs accessoires.

Comme Marcel, en souriant commençait à lui expliquer le maniement d’un filetage, Bouba blêmit, gêné d’une extraterrestralité aussi flagrante et confia en un souffle oppressé : « Moi, le crabe métallique dans ma tête me fait mal ! »

Ensuite, ils parlèrent de le frontière entre eux, qui passait par le feu. Ils dirent qu’elle avait été montagne, qu’elle était devenue rivière, puis, de part et d’autre du feu s’était muée en chien au poil calme. Ce chien dormait, on pouvait le caresser, ce chien les rêvait.

Visiblement le vélo facilitait la gestion des frontières.

Bouba avait envie du vélo aussi fort que Marcel avait envie de l’immense chantier de Bouba. L’échange se fit le lendemain matin après le café. Marcel tomba son paquetage, commençant à fourbir ses outils. Bouba plia sa tente, ses couvertures, sa gamelle. Marcel lui expliqua comment arrimer tout cela et lui laissa des tendeurs. Avant qu’il partit, un détail frappa assez Bouba. Le guidon de son second vélo se trouvait sur le premier. Il n’y fit aucune allusion, mais son crabe s’était vivement contracté et son ombre ne disait rien.

 

Bouba parti, Marcel entama un processus de familiarisation avec les nombreux éléments de sa nouvelle écurie. Sa pensée se grisait au vertige de toutes ces complémentarités possibles, des formes qui en découleraient. Son crabe en était survolté, ses pinces multiprises cliquetant un hymne discret à ce qui avait pu être le progrès. L’une après l’autre, les bicyclettes posaient, flattées, émues.

_On voudrait des cornes... fit l’une.

_Et de longues pattes graciles... et les yeux maquillés...

Le regard de Marcel tomba sur un vieux Géo, par terre, ouvert sur la photo d’un troupeau de gazelles. Il objecta :

_Les gazelles se font bouffer par les lions.

_Ça tombe assez bien qu’ici y’en a pas.

_Ici, on vous mettra dans des zoos.

_Non, on veut aller toutes ensembles dans un parc d’un château, les gens nous feront des photos et plus personne nous montera dessus, ça sera interdit sur des pancartes.

_Ah, parce que vous êtes des bicyclettes qui voulez pas qu’on vous monte dessus ?

_Non, ni qu’on nous démonte !

_Ça c’est un peu dommage, si on vous démonte pas, vous pourrez pas rien, et si je me rappelle bien de quand je vivais avec une bicyclette, c’était moi qui pédalais.

_Justement, plusieurs d’entre nous se sont faite écraser par des autos, on veut des moteurs et faire des flammes sur la roue arrière.

On entendit soudain détaller deux hérissons espions qui venaient de faire le plein de cauchemars pour la semaine à toute leur communauté.

_Et bien, vous allez me faire une liste, et si je rencontre le père Noël...

_Moi je veux faire char d’assaut !

_Et moi girafe !

_Et moi cornet à pistons !

_Qui c’est, le cornet à pistons ?

Le vélo complet, le premier de Bouba se manifestait ainsi. Avec son guidon, deux roues, deux pédales, un porte-bagage et du cadre partout, il avait fière allure. Simplement, ce qui sautait aux yeux, dans son langage, c’était pas la modestie.

_Elles c’est des bicyclettes, moi je suis un vélo. Il faut juste me voir les peuneux, car demain je fais un tour du monde.

_Ah oui ? Et le cycliste, tu vas l’acheter où ?

_Le cycliste, je l’aurai ! D’ailleurs, c’est pas sorcier...

_Je ne vois pas.

_Combien tu as fait de tours du monde ?

_Je n’ai pas compté.

_Plus de mille, alors... Tu as appris à ne pas voir... C’est intéressant... Enfin, tu verras...

Machinalement, Marcel cherchait où ça se gifle un vélo. Celui là dut le sentir et se tut. Tout le monde se tut, devant la vacuité de quoi le crabe en fer se réveilla, bâilla, s’étira et commença a envoyer des instructions bricoleuses à Marcel, tout en touillant son café au lait dégrippant.

Le vélo était monté en pneus de 650, un classique. L’avant était encore bon, la chambre n’avait qu’un trou que Marcel rustina. Les deux roulements furent généreusement huilés. A l’arrière, il y eut greffe de pneu et chambre. Il fallut rappeler au donneur que ces accessoires n’étant pas constitutifs, son âme resterait intègre. A quoi l’intéressé répondit :

_Le jour où tu te feras piquer chaussures et chaussettes, tu penseras à moi, avec ton âme intègre.

Ce genre de dialogues semblait agacer le crabe de Marcel qui de ses deux multiprises arrivait assez bien à reproduire le rythme généralement joué à trois doigts sur un bureau de conseil d’administration. En fait, le crabe ne s’intéressait guère qu’au physique des bicyclettes. Mais dans ce domaine, on peut dire qu’il excellait.

Dans le courant de l’après-midi, Marcel sortit essayer ce premier candidat à l’échappée de l’hangar. Un mâle chaussé de 650, donc, sans vitesses, mais un gros phare avant. Une dynamo métallique que la tenir dans la main donnait une idée assez proche de l’éternité. Un phare arrière petit, galbé, dont la grâce éclipsait complètement l’aspect viril du vélo, vu sous cet angle. Encore une bonne réserve de freins. Une selle : « idéale ». Ce coursier s’appelait : « le fringant » c’était peint sur le cadre. Dans le langoureux glissement des lubrifications fraîches, ils suivirent la route le long de la plage. Tous les grains de sable les regardaient sans rien dire, d’admiration.

 

Quelques semaines après sa conférence de paresse, Bouba reprenait ses promenades dans l’avant-ville, quand tout le monde dormait, que les trottoirs souffraient l’abandon de vélos inaptes et merveilleux. Bouba ramenait sa récolte à l’entrée du l’hangar et regardait le soleil se lever dessus.

Ensuite Marcel. Il venait prendre son café, et regardait les cadres, les roues comme un rentier les chiffres de son compte en banque, comme un chronomètre les centièmes de secondes, comme Roméo Juliette, sans bien réaliser, en fait. Dans la journée, Marcel bricolait, mais Bouba ramenait à bricoler pour deux Marcels, si ce n’était trois. D’ailleurs, les bicyclettes remises en état faisaient un groupe, dans un coin du l’hangar, qui prenait la poussière pareil. Juste, elles avaient l’air moins folles qu’avant, comme si on les avait peignées. Mais, du coup, elles avaient l’air de s’ennuyer... Depuis quelques temps, elles ne disaient plus rien.

Un jour, Bouba captura un vélo qui lui donna bien du mal. Pourtant son cœur battit fort et vite car c’était un vélo extrêmement mystérieux. Il n’avait qu’une seule roue, et il tenait debout tout seul. Il avait des choses que n’avaient aucun autre vélo. Bouba pensa que peut-être c’était une moto. Il pesait très lourd et malgré sa roue, ne roulait absolument pas du tout. Bouba le traîna a travers toute la ville. Dans les moments de fatigue, il le regardait, s’extasiait, puis le reprenait à bras le corps et repartait pour quelques mètres de ce cheminement d’ivrognes amoureux...

Eux revenaient du bal du ciment. Lui dit à elle :

_Ils sont... com-plé-te-ment bourrés... Non mais, regarde les... Pé-tés... raides défaits !...

Elle répétait :

_Tintin, arrête... Viens, Tintin...

Bouba s’était arrêté et se tenait derrière son vélo, prêt à... absolument pas prêt du tout, en fait. Ça tombait bien qu’ils ont passé leur chemin. Plus loin, ils se sont embrassés. Ça a fait rire Bouba qui a caressé son vélo. Comme quoi c’est mieux plus loin. A l’hangar, Bouba l’a mis comme les autres, sauf qu’il tenait debout tout seul, encore. Presque il avait l’air neuf. Si ça n’aurait pas été une chose qu’elle était pas à faire, Bouba aurait réveillé Marcel. En attendant, le soleil était pas pressé non plus, ce qui tombait très mal, car justement, en attendant le soleil, Bouba était pressé, lui. En quoi il avait tort, bien sur. Heureusement, il n’y avait personne alentour pour le lui dire parce que ça n’aurait rien arrangé du tout.

Le soleil s’est levé quand-même, seulement, quand il a vu le vélo, il s’est arrêté et il a dit :

_C’est quoi, ça ?

Bouba était énervé, il a pas répondu. Pas qu’il faille pas répondre au soleil, mais quand on sait pas la réponse, on peut pas la dire. Là, Bouba et le soleil, ils étaient deux et le soleil restait coincé à regarder. Après, il a quand-même haussé les épaules et continué, mais bien qu’un peu en biais, il regardait toujours, attendant l’explication.

 

 

Marcel se réveilla sans savoir du tout qu’il était abominablement en retard. Comme c’était pas vraiment nécessaire, le soleil, Bouba et le vélo firent un effort pour se mettre à son heure à lui. La nonchalance affectée résultant de cet effort eut suffi à déclencher le système d’alarme d’un sous-marin coulé quarante ans plus tôt. Marcel se douta donc de quelque chose. Aussi, sa tasse de café avait été posée un centimètre et demi trop au nord-ouest... Le café était tellement fort que rien que l’odeur résumait assez bien le culte vaudou. Après avoir hésité, le soleil était maintenant à sa place, mais Bouba avait une telle manière de ne pas regarder très précisément quelque part que bien que l’esprit pyjamateux, Marcel ne put que trianguler du soleil par Bouba à la trouvaille, au mystère. Cela permit à Bouba d’avidement regarder Marcel.

Tout d’abord, l’effet fut d’un coup de massue. Marcel resta une seconde ou deux bouche bée, ce que Bouba comprit très bien. Et puis il éclata de rire, ce que Bouba ne comprit pas. Puis le rire se calma, laissant place à une forme de perplexité horizontale... circulaire... en quelque sorte... horizontale, quoi.

_Qu’est-ce que c’est ? demanda Bouba, à quoi Marcel souscrivit en hochant la tête :

_Oui, qu’est ce que ça peut bien être ?...

Ce n’était pas ce que l’on attendait de lui du tout. Bouba et le soleil restèrent silencieusement sur leurs positions, entendant qu’on ne se foutat point de leurs gueules.

Marcel soupira, but une gorgée de chevrotines, puis, contraint et forcé soupira :

_Autrefois, cela, c’était un vélo à ne pas aller nulle part.

C’était pas une explication pour contenter personne.

_Maintenant, là, c’est quoi ? insista Bouba.

_Maintenant... Là... c’est quelque chose que je sais pas ce que c’est. Explicita Marcel, sans grand espoir de donner satisfaction par là même à qui que ce soit. En désespoir de cause, il enfourcha l’engin et pédala. Au bout de quelques minutes, il devint évident qu’il n’allait nulle part, ni n’allait jamais aller nulle part. Bouba comprit la résistance du vélo, tout au long du trajet. Bouba et le soleil comprirent que Marcel ne se foutait pas de leurs gueules, mais ils sentirent qu’entre le non-vélo et leur ami, il se passait des choses plus vite qu’on peut en dire. Marcel descendit de l’appareil et fit jouer une manette.

_Ici c’est pour pédaler plus ou moins dur... Comme dans les montées... Il désigna un cadran : Ça c’est la vitesse à laquelle on ne va pas nulle part, et ça c’est à quelle distance on n’est pas de nulle part.

Bouba demanda :

_Et où on mets les bagages ?

_Où on veut... Tu les laisses par terre, là, nulle part est les bagages, tu peux emmener l’hangar...

Il tomba une grosse goutte, deux. Marcel dit :

_Je suis assez d’accord.

Il pleuvait.

_Mais il fait soleil. Dit Bouba.

_Eh oui !

 

Pendant l’averse, Bouba et Marcel se mirent à l’abri sous l’hangar. Bouba voulut rentrer le non-vélo.

_Non, laisse-le, c’est pour lui qu’il pleut.

En effet, dans les gouttes il rutilait. On pouvait très distinctement l’entendre rutiler, cela raviva en Bouba un doute latent vieux de cinq minutes :

_Pourquoi ça n’en serait plus un, de vélo à pas aller nulle part ?

Marcel, désarçonné, trouva assez injuste de l’être par ses propres paroles taillées en boomerang.

_Mais... parce qu’il est là, enfin quoi...

_Mais quoi, « enfin quoi » ? C’est moi qui l’ai amené, comme les autres...

_Comme les autres ? ... Mais justement, il est pas du tout comme les autres !

_Qu’est ce qu’il a ?

_Il a que d’entre tous les vélos que t’as trouvés, c’est le seul qui roule. Il a que justement, il sert à pas rouler.

_Et alors ?

_Et alors !

_Et bien ça fait qu’on l’a !

_Si c’est pas lui qui nous a eus ?

_Bien sur, aussi lui nous a eus, il faut bien de l’équitabilité quelque part, des fois.

Marcel commençait à s’énerver :

_Enfin, si l’on admet que j’aie fait plus de mille fois le tour du monde sur un vrai vélo d’homme, on peut on me dire pourquoi je me trouve ici nez à nez avec ça ?

_Non, on peut pas.

_Mais est-ce qu’on comprend ?

_Non, on comprend pas... « On » n’ont ramené ça. Tout ce qui se voit, c’est que c’est à toi. Maintenant, moi, je vais me coucher.

Bouba se retira dans sa tente iglou, laissant Marcel entre le non-vélo à ne pas aller nulle-part et la solitude, et les bicyclettes et les hérissons et la mer et le soleil et tout ce qu’il voulait, même s’il l’avait. Valait mieux être du coté de Bouba, en fait, qui s’endormit d’un bloc, après tant d’efforts hors de l’ordinaire.

Valait mieux, parce que Bouba était déjà en train d’amasser des grains de café en jouant aux cartes postales avec un inconnu riche et omniscient sur une plage de cendres vivantes, touffues et chaudes, que Marcel, lui, malgré tout ce qu’il avait, ce qu’il voulait, le soleil, la mer, les hérissons et les bicyclettes, il se retrouvait très seul face au non-vélo à ne pas aller nulle-part.

_Qu’esse tu fous là ? L’interrogea-t-il ?

_Qu’esse tu fous là ? Lui fut-il répondu.

Visiblement, le non-vélo était au moins très proche de cette froideur industrielle dont la moindre des manies n’est pas celle de vous mettre le nez exactement là où vous n’avez pas envie sous prétexte que le dégoût que vous en avez donne à ça valeur de vérité du moment... en quelque sorte...

L’être riche et omniscient semblait prendre à perdre un plaisir environ égal à celui de Bouba de gagner. Ses cartes postales étaient magnifiques mais leur complémentarité de celles de Bouba avait toujours un petit quelque chose de féminin. Alors, Bouba prenait un grain de café et gagnait en riant.

FIN

François.

 

 

3,4,5 et 6 juillet: Vélorution universelle à Grenoble!

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